Arlequin trismégiste : la livrée de Mercure
Par Anibal Edelberto Amiot — Publié le 3 septembre 2026
Le poème « Crépuscule » de Guillaume Apollinaire se referme sur un vers étrange : le nain regarde, triste, « grandir l'arlequin trismégiste ». Trismégiste — « trois fois très grand » — est l'épithète d'Hermès dans sa version égyptisée, Hermès Trismégiste, patron de l'alchimie et des textes hermétiques. Que ce mot vienne se poser sur un Arlequin de tréteaux, dans un poème de 1913, n'est pas un hasard de vocabulaire : c'est une identification, et une lecture savante en a fait la démonstration serrée.
L'axe du poème
Françoise Dininman, dans sa lecture de « Crépuscule » (« Naissance de "Crépuscule" ou les tours de Mercure », Que Vlo-Ve), montre que le poème s'organise tout entier autour d'un axe vertical zénith-nadir, tenant ensemble des « schèmes de l'élévation » — le ciel, un bras tendu, une étoile, le verbe grandir — et des « schèmes de la descente » — l'étang, un pendu, un nain. Sur cet axe, elle identifie Arlequin à Hermès sans détour, l'appelant axis mundi, lien entre la terre et le ciel — le même vocabulaire, presque mot pour mot, que l'histoire des religions réserve à l'axe du monde.
Dininman va plus loin, sans trancher : elle demande si les acteurs de la commedia dell'arte auraient pu être, eux-mêmes, des gnostiques conscients transmettant un savoir sous le masque, plutôt que de simples comédiens. C'est une question qu'elle pose, pas une conclusion — et elle mérite d'être rapportée comme telle, une question savante ouverte plutôt qu'un fait acquis.
Un dieu né en volant des bœufs, avant d'inventer la lyre
Il vaut la peine de reprendre l'histoire d'Hermès à sa source, parce qu'elle prépare directement cette identification. À peine né, le dieu dérobe les bœufs d'Apollon, puis façonne, avec une carapace de tortue trouvée en chemin, le tout premier instrument à cordes. Quand Apollon le retrouve, séduit par l'instrument, Hermès la lui offre — en échange de sa houlette d'or, l'objet même qui deviendra le caducée. La tortue, animal des profondeurs s'il en est, fournit ainsi la matière d'un instrument qui scelle l'échange entre les deux dieux et fonde, dans le même geste, l'attribut par lequel Hermès conduira désormais les âmes.
La même carapace joue un rôle fondateur ailleurs, sans qu'aucun contact historique ne relie les deux traditions : la légende chinoise du Yi King raconte qu'une tortue divine émergea du fleuve Luo portant sur son dos un motif de neuf nombres — le plus ancien carré magique attesté au monde. Deux traditions distinctes, l'une grecque, l'autre chinoise, font ainsi de la même carapace la matrice d'un objet qui structure : une lyre d'un côté, un carré magique de l'autre.
« La propre livrée de Mercure »
Vient alors le témoignage le plus direct de tous. Thelma Niklaus, dans Harlequin Phoenix (1956, citée par Richard Stamelman), écrit qu'Arlequin porta « la propre livrée de Mercure » — un habit multicolore fait pour lui par les clowns, signe de la protection du dieu et de l'instabilité de tempérament qui va avec elle — et qu'il tint un bâton comme Mercure tenait le caducée. Ce n'est pas une analogie qu'on tire de loin : c'est une source nommée, employant presque le vocabulaire même de ce texte.
Aleister Crowley, dans Le Livre de Thot, confirme la même association à deux reprises, dans deux essais séparés — ce qui compte double, puisque rien ne l'obligeait à la répéter. À propos du Fou (Atu 0), il rattache « l'habit bariolé » de Joseph et de Jésus au sauveur déguisé en insensé, et lit dans la troupe d'Arlequin un « Tétragrammaton » parodique : Pantalon le vieux bouffon, Bouffon et Arlequin comme deux faces du Fou, Colombine en Vierge. À propos de l'Art (Atu XIV), il rattache cette fois « l'habit bariolé » directement à un phénomène de la putréfaction alchimique — l'apparition de lumières multicolores dans le Grand Œuvre. Un troisième passage, sur la Justice (Atu VIII), étend le vocabulaire à l'équilibre : la carte y est décrite comme « la partenaire et l'accomplissement du Fou », ses plateaux tenant Alpha et Oméga en équilibre parfait.
Un témoin du XXe siècle, sans lien démontré avec aucune de ces traditions, referme ce dossier par un tout autre chemin. Le peintre Georges Rouault, dans une lettre à Édouard Schuré, reconnaît dans le vieux pitre reprisant son « habit pailleté » un miroir de lui-même — « nous portons tous un habit pailleté », écrit-il, avant d'ajouter qu'il ne laisse à personne le sien, fût-il roi. Rouault n'écrit ni sur Mercure ni sur le caducée ; ce qu'il apporte est ailleurs — la preuve qu'un peintre du siècle dernier, seul devant le même motif visuel, retrouve par lui-même l'équivalence entre l'habit et l'âme.
Baphomet et le Bateleur
La gravure de Baphomet par Éliphas Lévi porte le même axe jusque dans le corps : un bras levé, l'autre baissé, Solve et Coagula inscrits sur les avant-bras — la même élévation et la même descente que Dininman lit chez Arlequin-Hermès, tenues ensemble plutôt que résolues dans un seul sens. Le nom même de Baphomet rejoint directement le fil de ce projet par un fait biographique plutôt qu'iconographique : « Tau Baphomet » était le titre initiatique que Crowley — l'auteur même du Livre de Thot déjà cité — se donnait au sein de l'O.T.O., tandis qu'il se désignait par ailleurs comme « la Bête 666 ». Les deux titres appartiennent au même homme.
Ce même geste, un bras vers le ciel et l'autre vers la table, n'est pas propre à Baphomet : le Bateleur, premier atout du tarot, est conventionnellement représenté dans la même posture. Une observation, propre à ce projet plutôt qu'attestée dans la littérature sur le tarot : la table ou le temenos devant le Bateleur y est traditionnellement figurée sur trois pieds plutôt que quatre — le même « rite muet » que Dininman reconnaît à Arlequin sur ses tréteaux se rejoue, sous des noms différents, chez le Bateleur et chez Baphomet.
La baguette et le miroir
La marotte du bouffon rassemble, en un seul objet, tout ce que cet article a suivi séparément : un court bâton surmonté d'une petite tête sculptée, souvent le propre visage du bouffon en réduction. En tant que bâton, elle mesure — un module, au sens où ce projet emploie déjà ce mot ailleurs. En tant que petite tête portée à bout de bras, elle est aussi un miroir : une image réduite du visage de celui qui la tient. Un axe, sous cette lecture, est à la fois une baguette et un miroir — exactement le double caractère que la tradition alchimique assigne à Mercure, le messager qui mesure les distances entre les mondes, et le vif-argent qui reflète tout ce qui s'en approche sans retenir aucune forme qui lui soit propre.
C'est peut-être le sens le plus simple de « trismégiste » appliqué à un clown de tréteaux : non pas trois fois grand par accumulation de pouvoir, mais grand sur trois registres à la fois — celui qui mesure, celui qui reflète, et celui qui, entre les deux, ne cesse jamais de porter le même bâton.
Sources évoquées : Françoise Dininman, « Naissance de "Crépuscule" ou les tours de Mercure », Que Vlo-Ve, fasc. 6-7 ; Guillaume Apollinaire, « Crépuscule », dans Alcools (1913) ; T. Niklaus, Harlequin Phoenix, or the Rise and Fall of a Bergamask Rogue (Bodley Head, 1956), citée par Richard Stamelman ; Aleister Crowley, Le Livre de Thot, essais sur les Atouts 0 (Le Fou), VIII (la Justice) et XIV (l'Art) ; Georges Rouault, lettre à Édouard Schuré, publiée dans Le Goéland, Paramé, juin 1952 ; gravure de Baphomet, Éliphas Lévi (XIXe siècle, domaine public).
Pour comprendre les notions évoquées ici — livrée, verticalité — consulte le lexique du projet.