Foliage, ou l'art des bouffons de cour
Par Anibal Edelberto Amiot — Publié le 2 septembre 2026
Avant d'être un personnage de carte à jouer ou une figure d'alchimiste, le Fou est un dieu mineur, exilé de l'Olympe pour avoir trop raillé. Son histoire, de la Théogonie d'Hésiode aux cours royales de la Renaissance, éclaire ce que le bouffon a toujours fait : montrer au prince, dans un miroir grotesque, ce que le prince ne veut pas voir.
Mômos, fils de la Nuit
Chez Hésiode, Mômos naît de Nyx, la Nuit primordiale, dans la même fratrie que Moros (le Destin), Thanatos (la Mort) et Hypnos (le Sommeil). Son nom se traduit par « sarcasme » ou « raillerie ». Conseiller occasionnel de Zeus, il finit par se moquer des créations mêmes des autres dieux — jusqu'à ce que l'assemblée de l'Olympe, lassée, le bannisse. Il trouve refuge auprès du seul dieu capable de le comprendre : Dionysos, seul parmi les Olympiens à avoir connu la folie et la mort avant de renaître.
Le lien est net dès l'origine : le premier bouffon de la mythologie grecque n'est pas admis à la table des puissants — il est banni d'elle, puis recueilli par le dieu qui, lui-même, meurt et renaît.
Le fou du roi, miroir du prince
Érasme, dans son Éloge de la folie, note que les plus grands rois de son temps ne pouvaient plus se passer de leurs bouffons — moins pour le rire que pour la franchise qu'on ne leur devait pas ailleurs. C'est cette fonction de révélateur que retient l'historien Maurice Lever, dans Le sceptre et la marotte : le fou y est décrit comme un « corps réfléchissant » dans lequel le prince peut à tout moment contempler sa propre image — ou plutôt, sa contrefaçon grotesque.
Bernard Roger, dans À la découverte de l'alchimie, pousse le rapprochement plus loin encore : le bouffon serait, dans l'art de régner, l'exact équivalent de ce que l'alchimie appelle le mercure des sages — le dissolvant qui défait le pouvoir royal de ses oripeaux pour mieux le renouveler. Il cite à l'appui une gravure du Compost et Kalendrier des Bergers : un squelette entouré des planètes, et à ses pieds, un fou de cour désignant sa marotte — placé exactement là où le corps porterait l'influence de Mercure.
Le bâton et le vent
Deux figures secondaires prolongent cette même logique. Angoulevent, bouffon sous Henri IV, tire son nom du verbe médiéval engouler — avaler — mais aussi de engouler au sens de border, parer : celui qui à la fois avale le vent et lui donne une parure. Son contemporain Pierre du Puits se faisait appeler « chevalier des chiffres », sans que la nature exacte de sa cabale personnelle soit connue. Dans les deux cas, le nom du bouffon porte déjà, à lui seul, l'ambivalence du personnage : dévorer et orner, chiffrer et faire rire.
Le Fou du tarot et sa partenaire
Aleister Crowley, dans Le Livre de Thot, reconnaît dans la figure biblique de l'habit bariolé — celui de Joseph, celui de Jésus — la même solution symbolique que le Fou du tarot : représenter le sauveur sous les traits de celui qu'on ne prend pas au sérieux. Il va jusqu'à lire, dans la troupe qui entoure Arlequin, une parodie de la Sainte Famille — Pantalon, Bouffon, Colombine.
Le Fou n'est pas seul, chez Crowley : la carte de la Justice lui répond comme complément féminin, une danseuse en équilibre qui pèse Alpha, le premier, contre Oméga, le dernier. Fou et Justice forment ainsi une paire — l'un livré au déséquilibre apparent, l'autre maîtresse de tout déséquilibre — deux faces d'un même axe.
Le Fou sans nombre, la Mort sans nom
Le Tarot de Marseille compte vingt-deux atouts. Parmi eux, deux cartes se distinguent par une absence : le Mat ne porte aucun numéro — ou, dans certains ordres de jeu anciens, se trouve rejeté en dernière position, la vingt-deuxième — et l'arcane XIII, la Mort, est la seule carte du jeu entier à ne porter aucun nom imprimé sous son image, là où toutes les autres, de l'Empereur au Monde, affichent le leur en toutes lettres.
Or 22 se réduit à 2+2=4, et 13 se réduit à 1+3=4 — le nombre même de l'Empereur, quatrième atout du jeu, seul souverain assis en majesté parmi les vingt-deux figures. Le Fou sans identité numérique et la Mort sans identité nominale se retrouveraient ainsi, par un même chiffre, ramenés à la figure du pouvoir qu'ils sont censés, chacun à sa manière, dissoudre — le premier par le rire, la seconde par la faux. C'est une lecture numérologique, au sens propre : elle appartient à ce projet, pas à une source tierce établissant ce lien ; mais les faits qui la portent — l'absence de numéro du Mat, l'absence de nom de la Mort, le compte de vingt-deux atouts — sont, eux, directement observables sur les cartes.
Un papillon de verres colorés
Une image plus tardive, empruntée à Hugo Pratt, referme ce parcours sur la même note. Dans Fables de Venise, le narrateur se souvient d'un immense papillon fait d'éclats de verre coloré, qu'il nomme « Aurélia, le papillon gnostique » : la gnose s'y représente elle-même comme une source de sagesse inépuisable, offrant à chacun, en mille reflets, ce qu'il désire voir. C'est presque la même figure que le bouffon lui-même — un objet qui ne dit rien par lui-même, mais qui renvoie à chacun sa propre image, colorée autrement selon qui regarde.
Un axe, encore
La marotte du bouffon — ce bâton à tête sculptée qu'il tient et brandit — porte donc une double fonction déjà rencontrée ailleurs dans ce projet : elle est à la fois une baguette, un instrument de mesure et de pouvoir délégué, et un miroir, puisqu'elle donne à voir, réduite à l'échelle d'une poignée de main, la tête même de celui qui la porte. Un axe qui mesure et qui reflète à la fois — la même figure, décidément, qui revient d'un article à l'autre de ce projet, sous des noms chaque fois différents.
Sources évoquées : Hésiode, Théogonie, v.211-215 ; Érasme, Éloge de la folie ; Maurice Lever, Le sceptre et la marotte ; Bernard Roger, À la découverte de l'alchimie (éd. Dangles, p.244, 250, 253) ; Aleister Crowley, Le Livre de Thot (p.58, 65, 86-87) ; Hugo Pratt, Fables de Venise.