Hanuman et Arlequin : une même fonction du messager
Par Anibal Edelberto Amiot — Publié le 31 août 2026
La tradition occidentale de l'habit bariolé trouve dans la figure d'Arlequin son incarnation la plus connue. Selon un précédent textuel notable — Thelma Niklaus, dans Harlequin Phoenix (1956) — Arlequin porterait « la propre livrée de Mercure », et il tient un bâton comme Mercure tenait le caducée. Une lecture savante de ce personnage, celle de Françoise Dininman sur le poème « Crépuscule » d'Apollinaire, l'identifie explicitement à Hermès et le qualifie d'axis mundi — un lien entre terre et ciel. Ce même costume d'Arlequin, lu comme un carré magique pivoté de 45°, est repris dans un article consacré à l'axe vertical qui traverse ce projet.
À des milliers de kilomètres de là, dans une tradition théâtrale qui n'a jamais croisé la commedia dell'arte, une autre figure occupe une fonction étrangement semblable.
Un messager, dans les deux cas
Le personnage de Hanuman, central au théâtre Khon thaïlandais et à sa relation privilégiée avec le Roi Rama, présente plusieurs points de convergence frappants avec la figure occidentale du Fou bariolé :
La fonction de messager. Hanuman est l'intermédiaire dévoué entre deux mondes — l'ordre humain de Rama et l'ordre où se trouve Sita captive — exactement comme Arlequin-Hermès relie, dans la lecture de Dininman, ciel et terre.
L'attribut du bâton. Hanuman est fréquemment représenté portant une baguette ou un bâton, comme en témoigne l'iconographie traditionnelle du personnage — un écho direct au bâton d'Arlequin et au caducée de Mercure.
Le goût pour l'acrobatie. Hanuman est un personnage espiègle et acrobatique par excellence, dans le Ramayana comme dans le Khon — une parenté de tempérament avec le rôle comique et bondissant d'Arlequin dans la commedia dell'arte.
Le costume à motifs. L'iconographie traditionnelle du théâtre Khon habille les personnages de ce registre — guerriers, Hanuman lui-même — de costumes richement ornés de motifs en losanges et en damiers multicolores. Une parenté visuelle directe avec l'habit bariolé occidental, au-delà de la seule analogie fonctionnelle.
Le point le plus frappant : grandir
Le poème « Crépuscule » d'Apollinaire s'achève sur ce vers : « le nain regarde d'un air triste / grandir l'arlequin trismégiste ». Le mot « grandir » compte, dans la lecture de Dininman, parmi les « schèmes de l'élévation » qui structurent tout le poème autour d'un axe zénith-nadir.
Hanuman, de son côté, est connu dans le Ramayana pour sa capacité à changer de taille — grandir démesurément pour franchir l'océan jusqu'à Lanka, ou rapetisser pour s'y introduire incognito. Ce n'est pas un détail secondaire du personnage : c'est l'un de ses traits les plus canoniques.
Dans les deux traditions, la transformation littérale de la taille sur un axe vertical devient ainsi le signe visible d'une nature qui dépasse la seule condition humaine.
Ce que ce rapprochement n'est pas
Il faut être clair sur la nature de cette lecture : c'est une analogie structurelle, pas un fait historique établi. Aucun contact documenté n'existe entre la tradition du théâtre Khon et la commedia dell'arte européenne. Ce texte ne prétend pas que l'une a influencé l'autre, ni qu'un savoir caché relierait les deux figures.
Ce qu'il suggère, plus modestement : que le Royaume de Thaïlande possède, dans son propre patrimoine vivant, une figure directement comparable à celle qui structure la tradition occidentale de l'habit porteur de sens explorée dans La Livrée d'Hermès — un point d'ancrage culturel local à cette démarche, plutôt qu'une importation étrangère.
Sources évoquées : T. Niklaus, Harlequin Phoenix, or the Rise and Fall of a Bergamask Rogue (Bodley Head, 1956) ; F. Dininman, « Naissance de "Crépuscule" ou les tours de Mercure », Que Vlo-Ve, fasc. 6-7.
Pour comprendre les notions évoquées ici — livrée, verticalité — consulte le lexique du projet.